Résumé


Langage et société numéro 127, mars 2009

Introduction au dossier thématique Écritures scientifiques. Carnets, notes, ébauches (texte intégral et non "résumé")
Par Claire Doquet-Lacoste (Item UMR 8132, équipe Manuscrits, linguistique, cognition)

Ce numéro, comme son titre l’indique, a trait à l’écriture scientifique, ou plutôt aux écritures scientifiques, dans la diversité de leurs pratiques et de leurs formes. Nous avons souhaité qu’y figurent des analyses d’écrits de sciences humaines et sociales : l’anthropologie, avec les notes de terrain de Marcel Griaule analysées par Anne Doquet (1) ; la linguistique, avec les notes et brouillons inédits du dernier article d’Émile Benveniste, « Sémiologie de la langue », dont Irène Fenoglio (2) a réservé la primeur à Langage et Société. Figurent également dans ce numéro des écrits moins importants quantativement mais tout aussi intéressants, réduits parfois à quelques signes griffonnés sur des pétris, observés par Charlotte Brives (3) dans un laboratoire de biologie moléculaire.
Ce ne sont donc pas des articles ou des écrits finis mais leurs ébauches qui nous occupent ici. Magistralement analysée par Bruno Latour, la logique de production d’articles scientifiques a été étudiée comme pivot de la recherche, parfois but ultime des chercheurs. Ce n’est pas cette visée du résultat qui nous a intéressées mais l’émergence des bribes, des premières traces, en ce qu’elles accompagnent voire suscitent la découverte scientifique. J’essaie moi-même d’expliciter la manière dont peuvent être conçus aujourd’hui par les sciences humaines les liens entre formulation et conceptualisation, et spécifiquement entre écriture et raisonnement scientifique. De la traditionnelle recherche des liens entre le langage et la pensée aux articulations entre énonciation et conceptualisation, la linguistique contemporaine a opéré un déplacement : avec le terme d’énonciation, ce n’est plus le langage objet, traditionnellement défini comme la faculté humaine de parole qui est en jeu, mais ce que Benveniste, à la suite de Saussure, appelle la « mise en fonctionnement » de la langue, qui est alors saisie dans son usage même. Les considérations liées à une conception vériconditionnelle du sens, selon lesquelles telle peuplade possède davantage de mots pour dire « neige » que telle autre que son environnement climatique ne soumet que rarement au froid, relèvent du lien entre langue et pensée. Au contraire, lorsqu’on évoque la place de l’énonciation dans la conceptualisation, ce n’est plus dans une perspective vériconditionnelle d’association entre des mots et du hors langage mais dans le cadre global de la théorie énonciative, où le sujet pensant est inséparablement un sujet énonçant. Dès lors, on comprend la constitution du champ scientifique en domaine privilégié d’observation de l’articulation entre énonciation et conceptualisation. Si l’observation scientifique est bien entendu un espace de la découverte, cette dernière ne se fait jour que si les chercheurs, les inventeurs, les savants, selon l’époque qui les nomme, disposent des savoirs propres à guider l’observation. En d’autres termes, faire de la science, c’est observer pour apprendre, mais c’est aussi – surtout ? – savoir pour observer.
Anthropologie, linguistique, biologie sont les sciences dans lesquelles s’inscrivent les écrits analysés ici. Anthropologie, linguistique, génétique textuelle sont les sciences analysantes. Les études proposées sont donc pour une part introspectives, au sens où des scientifiques examinent des écrits de leur propre domaine. Elles sont également l’occasion pour les sciences humaines de quelques incursions dans la terra quasi incognita de leurs voisines dites exactes. Nous verrons qu’au moment de la découverte, dans cet acte de baptême et tout à la fois d’incessante reformulation qu’est la nomination de la découverte, humanité et exactitude, mollesse et dureté se rejoignent pour s’exprimer également dans un même jeu, celui de la langue et de l’invention.

Notes :
1. Anne Doquet est anthropologue, membre du Centre d’Études Africaines (UMR 174) et chargée de recherches à l’Institut de Recherches et Développement.
2. Irène Fenoglio est linguiste et généticienne du texte, membre de l’Item (UMR 8132) et directrice de recherches au CNRS.
3. Charlotte Brives est doctorante en anthropologie et membre du laboratoire Atotem (EA 2963) de l’Université de Bordeaux 2.

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