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ISSN : 1950-1684

 

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 Comptes rendus

Caroline Abu Sada
ONG palestiniennes et construction étatique. L’expérience de Palestinian Relief Committees (PARC) dans les Territoires occupés palestiniens, 1983-2005

2007, Beyrouth, Institut français du Proche-Orient, 252 p.
Compte rendu de : Aude Signoles,
maître de conférences en science politique, associée à l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) de l’EHESS, Paris
Revue Transcontinentales 06/1er semestre 2008

Compte rendu
 L’ouvrage de C. Abu Sada est issu d’une thèse de doctorat en science politique. Il s’inscrit dans la lignée des travaux sur la Palestine produits par une nouvelle génération de chercheurs francophones depuis la signature des accords de paix israélo-palestiniens dits d’Oslo (1993). L’auteur y décrit et analyse la manière dont le champ associatif palestinien s’est adapté à l’instauration de l’Autorité palestinienne, embryon de pouvoir central né des accords de paix, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. C. Abu Sada s’interroge plus précisément sur le rôle et les pouvoirs d’action détenus par une ONG de développement – PARC (Palestinian Relief Committees) – impliquée dans le monde rural, qui avait pour objectif initial de venir en aide aux populations paysannes particulièrement affectées par l’occupation israélienne.

L’ouvrage est organisé en deux parties. Dans la première partie, l’auteur étudie les discours de « présentation de soi » de l’ONG et les modalités de son institutionnalisation. Elle dépeint ainsi de façon argumentée la manière dont les dirigeants de PARC (et d’autres ONG de développement) ont cherché à se distinguer des associations de charité souvent portées par des notables traditionnels à partir de la décennie 1980, en se faisant les défenseurs d’un nationalisme « actif » et en revendiquant une forme de légitimité nouvelle, de type technocratique. Elle montre également que PARC a rapidement opté pour une stratégie de « maillage » des espaces ruraux, au nom de la « proximité » locale, ce qui l’a aidée dans son projet (politique et social) de mobilisation de la population paysanne. L’auteur tend cependant à opposer de manière parfois trop catégorique ce type d’ONG de développement, porté par une gauche laïque, qu’elle qualifie de « progressiste », « libérale » et « démocratique » (p. 83), aux associations caritatives, « traditionnelles » et « conservatrices » (p. 83), qui agiraient avec un certain « sectarisme religieux » (p. 74). Dans le contexte de concurrence politique de la période d’Oslo, une analyse comparative fine des stratégies d’implantation, des pratiques et des profils sociolo­giques des cadres et militants locaux (qui manque fortement) aurait, nous semble-t-il, davantage contribué à faire ressortir les tenants et enjeux de ce qui semble constituer une lutte pour l’occupation du terrain entre les forces politiques de l’OLP et les forces islamistes du Hamas.

La seconde partie de l’ouvrage porte sur les modalités d’action de PARC et sur les réseaux de pouvoir que l’ONG tisse, à des échelles multiples, avec les bailleurs de fonds, les autorités du pouvoir central, d’autres associations du secteur agricole et le Parti communiste (aujourd’hui appelé Parti du Peuple palestinien) dont elle est originellement issue. À partir de l’étude d’une volumineuse littérature « grise » et de l’analyse d’entretiens semi-directifs, C. Abu Sada démontre que PARC détient des pouvoirs d’influence majeurs, au point de contribuer largement à la détermination des priorités du Plan national de développement agricole en lieu et place des ministères concernés. Plus, cette ONG de développement détient aussi des pouvoirs de nuisance : ainsi, par exemple, a-t-elle réussi à faire avorter le projet de constitution d’une base de données sur les programmes de développement agricole, que les organisations internationales et l’Autorité palestinienne appelaient de leurs vœux, par un simple refus de coopérer. L’auteur analyse aussi les configurations de pouvoir multiples sans céder à la tentation de la généralisation abusive. En outre, elle montre les coalitions d’intérêts entre acteurs, les logiques d’action (parfois convergentes, parfois divergentes), les concurrences propres à chacun des sous-champs (associatif, donateurs internationaux, etc.) ; elle souligne combien les individus et les relations interpersonnelles contribuent à dessiner les contours des institutions ; et conclut à l’extrême limitation des marges de manœuvre de l’Autorité palestinienne. Les exemples de terrain traités dans cette partie viennent enrichir l’analyse. À n’en pas douter, l’auteur a amplement tiré profit de ses cinq années passées dans les Territoires palestiniens et des missions d’expertise qu’elle a réalisées pour le compte de divers acteurs de l’aide au développement, parmi lesquels le PNUD et le Programme alimentaire mondial (PAM).

L’autre intérêt indéniable de l’ouvrage de C. Abu Sada est de s’intéresser à un monde (paysan) plutôt délaissé par les travaux académiques de ces dix dernières années relatifs à la Palestine. Les regards ont, en effet, davantage convergé vers les zones urbaines de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, sans doute parce que celles-ci étaient les lieux privilégiés de l’exercice de « l’autonomie » palestinienne. Or, la terre et les questions foncières sont au cœur du conflit israélo-palestinien, et les espaces ruraux sont particulièrement affectés par le processus de fragmentation du territoire engendré par les accords d’Oslo. La construction, en nombre, de nouvelles colonies de peuplement et de routes dites de contournement qui relient les colonies aux principales agglomérations de l’État d’Israël, a contribué à sectionner les espaces ruraux en de multiples enclaves discontinues et exiguës, les rendant difficiles d’accès. L’édification de « murs » à partir de 2002 n’a fait qu’amplifier la tendance à l’isolement des campagnes. Des enquêtes sociologiques systématiques sur la formation et le profil des élites du monde rural auraient permis de documenter la thèse du « repli sur le local » et de faire émerger d’éventuelles recompositions identitaires en cours.

L’auteur préfère ici porter son attention sur les répertoires et modalités d’action d’une ONG de développement, et souligner les décalages éventuels existant entre discours et pratiques des acteurs. La partie consacrée à l’organisation du processus décisionnel interne à l’association est particulièrement éclairante à ce sujet : alors que PARC se présente comme œuvrant à l’implication des « communautés locales » et à la décentralisation, l’analyse fait, au contraire, ressortir un monde très hiérarchique centré autour de la seule autorité du « chef fondateur ». C. Abu Sada pose d’ailleurs fort à propos la question de la pérennité de PARC. L’étude contribue aussi à la réflexion sur la « société civile » dans le monde arabe. En la matière – même si certains développements théoriques donnent l’impression de « passages obligés » –, les conclusions de l’auteur apparaissent stimulantes : elle qui estime que « l’usage du concept de société civile reste délicat dans sa version homogène et unifiée » (p. 233), démontre qu’il n’y a pas une, mais des sociétés civiles en Palestine qui, chacune, ont leur propre conception de la construction de l’État et du politique.

D’autres passages de l’ouvrage ­laissent cependant une impression de flou ou d’inabouti au lecteur. Ainsi l’auteur indique-t-elle, à plusieurs reprises, qu’à l’arrivée de l’Autorité palestinienne, il a été question de transformer PARC en ministère de l’Agriculture. Mais ni la teneur des débats, ni les enjeux en la matière, ni même les raisons qui ont conduit à l’avortement du projet ne sont traités. Or, sans aucun doute s’agit-il là d’un moment « fondateur » pour les acteurs en présence, annonciateur des relations de pouvoir à venir. Cette remarque vaut aussi pour la partie consacrée à l’étude des liens entre l’ONG et son parti fondateur, dont le traitement, trop rapide et parfois teinté d’idéologie, laisse le lecteur sur sa faim.

Au final, malgré quelques imperfections, la publication de l’ouvrage de C. Abu Sada mérite d’être soulignée, tant le terrain palestinien peut constituer une sorte de laboratoire des rapports entre le secteur associatif et un État en devenir.

Aude Signoles,
maître de conférences en science politique, associée à l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) de l’EHESS, Paris